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| Crédits : Archéo Actus. |
Dans les profondeurs silencieuses du site archéologique de Gomolava, situé dans l’actuelle Serbie, la terre a révélé un témoignage saisissant de la violence humaine à l’aube de l’histoire européenne. Une équipe internationale dirigée notamment par des chercheurs de University College Dublin a mis au jour une fosse commune datant d’environ 2 800 ans, renfermant les restes de plus de soixante-dix individus.
Ce qui confère à cette découverte une portée exceptionnelle n’est pas seulement l’ampleur du massacre, mais la nature même des victimes : une majorité écrasante de femmes et d’enfants, dont l’élimination semble avoir été intentionnelle et systématique.
Cette révélation ouvre une fenêtre troublante sur les mécanismes de domination, les conflits territoriaux et les formes symboliques de la violence au cours de l’âge du fer européen.
Une communauté brisée, sans liens apparents
Les analyses génétiques et isotopiques menées sur les restes humains ont livré un résultat inattendu : les victimes n’étaient pas apparentées entre elles. Contrairement à l’hypothèse classique selon laquelle une fosse commune préhistorique résulterait de l’anéantissement d’un village ou d’une famille élargie, les individus inhumés à Gomolava provenaient d’origines diverses.
Même les relations généalogiques les plus lointaines étaient absentes, ce qui suggère un regroupement forcé d’individus issus de différentes communautés. Les signatures isotopiques observées dans leurs dents et leurs os indiquent des régimes alimentaires variés durant l’enfance, révélant des parcours de vie distincts et des provenances multiples.
Cette diversité biologique et culturelle renforce l’hypothèse d’un déplacement contraint, voire d’une capture préalable, avant l’exécution collective.
Le profil des victimes : une violence ciblée
L’étude anthropologique révèle une structure démographique particulièrement frappante :
quarante enfants âgés de un à douze ans,
onze adolescents,
vingt-quatre adultes, dont près de 87 % étaient des femmes.
Un seul nourrisson masculin figure parmi les défunts.
Les corps portent les marques indiscutables de morts violentes : traumatismes crâniens, blessures infligées par armes tranchantes et coups répétés. La sélection majoritaire de femmes et de jeunes individus — catégories souvent associées, dans d’autres contextes historiques, à la capture ou à l’asservissement — suggère une intention spécifique.
Il ne s’agirait pas d’une simple attaque opportuniste, mais d’un acte délibéré visant à produire un effet psychologique et social durable. Le massacre semble avoir constitué un message de domination adressé à une communauté plus vaste.
Une mise en terre empreinte de ritualité
Paradoxalement, la brutalité de la mort contraste avec le soin accordé à l’inhumation. Les victimes furent déposées dans une structure domestique abandonnée, semi-enterrée, transformée en espace funéraire.
Contrairement à de nombreuses fosses communes préhistoriques, où les corps sont souvent entassés dans la hâte, plusieurs éléments indiquent ici une forme de cérémonie réfléchie :
présence d’objets personnels, notamment des parures en bronze et des récipients en céramique,
dépôts d’ossements animaux, dont celui d’un jeune bovin préparé,
placement de meules fragmentées et de graines brûlées au-dessus de la sépulture.
Ces gestes témoignent d’un investissement matériel et symbolique considérable. La sépulture ne fut pas seulement un acte de dissimulation ou d’élimination des corps, mais un rituel chargé de signification sociale, peut-être destiné à marquer la mémoire collective ou à consacrer l’acte de violence lui-même.
Conflits et transformations dans le bassin carpatique
Le massacre s’inscrit dans une période de profondes mutations sociales dans le Carpathian Basin. À cette époque, les communautés humaines restructuraient leurs territoires, édifiant des établissements fortifiés et réoccupant d’anciens sites de l’âge du bronze.
Ces transformations impliquaient une redéfinition des frontières, une appropriation accrue des ressources et l’émergence de nouvelles hiérarchies politiques. La construction de fortifications et l’affirmation de droits territoriaux ont probablement intensifié les tensions entre groupes rivaux, notamment avec des populations mobiles dépendant des mêmes terres pour leurs activités saisonnières.
Dans ce contexte instable, la violence collective pouvait devenir un instrument stratégique : un moyen d’imposer l’autorité, de redessiner les équilibres de pouvoir et d’affirmer une domination sur les paysages et les ressources.
La violence comme langage politique
Les chercheurs interprètent la mise à mort et la commémoration ritualisée des victimes comme les deux faces d’un même phénomène : l’exercice du pouvoir par la terreur et sa légitimation symbolique.
L’événement révèle que la violence préhistorique ne se limitait pas à des affrontements spontanés ou à des conflits de survie. Elle pouvait constituer un langage politique structuré, inscrit dans des stratégies collectives visant à affirmer une suprématie sociale et territoriale.
Ainsi, l’âge du fer européen apparaît non seulement comme une période d’innovations techniques et d’organisation sociale, mais aussi comme un moment où les sociétés expérimentaient des formes complexes de coercition et de domination.
Une recherche internationale au service de la mémoire du passé
Cette étude, publiée dans la revue scientifique Nature Human Behaviour, résulte d’une collaboration entre plusieurs institutions européennes, dont University of Edinburgh, University of Copenhagen et le Museum of Vojvodina.
Elle contribue à renouveler notre compréhension des dynamiques sociales de la préhistoire européenne et rappelle que les traces du passé, même les plus anciennes, éclairent encore les mécanismes fondamentaux de la violence humaine.
Réflexion finale
À travers ces vestiges silencieux, c’est toute une tragédie humaine qui resurgit — celle de vies interrompues, de communautés dispersées et de violences érigées en instrument de pouvoir.
L’archéologie, en révélant ces histoires enfouies, ne se contente pas d’explorer le passé : elle interroge notre présent, nous invitant à réfléchir aux racines profondes de la domination, de la mémoire collective et de la capacité humaine à transformer la violence en symbole.
Sources : University College de Dublin
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