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| Crédit image : Parc archéologique du Molinete |
Au cœur du parc archéologique du Molinete, à Carthagène, les archéologues ont mis au jour un objet aussi discret en apparence que remarquable par sa portée historique. Enfoui sous les vestiges effondrés d’un édifice ravagé par un incendie à la fin du IIIᵉ siècle de notre ère, un récipient métallique, profondément calciné, gisait dans l’ombre depuis près de deux millénaires. Déformé par la chaleur, rongé par la corrosion, il ne se présentait d’abord que comme un amas de fragments sombres et fragiles, témoins muets d’une catastrophe ancienne.
De la matière détruite à l’objet restauré
Ce n’est qu’au terme d’un long et minutieux travail de restauration, impliquant l’assemblage de plus de deux cents fragments, que l’objet a révélé sa véritable nature. Il s’agissait d’une sitella — parfois appelée sitilla — un type de coupe métallique utilisé dans le monde romain lors de procédures officielles de tirage au sort. Ces instruments, rares dans le registre archéologique, jouaient un rôle central dans la vie civique, là où le hasard, encadré par la loi, participait à l’organisation du pouvoir.
Une inscription qui bouleverse l’histoire administrative
Sous les couches d’oxydation, une inscription gravée est apparue peu à peu, livrant une information d’une importance inattendue. Elle mentionne un personnage jusqu’alors inconnu des sources littéraires : Spurius Lucretius Tricipitinus. Celui-ci y est désigné comme quaestor pro praetore, une fonction administrative exceptionnelle. Contrairement au questeur ordinaire, ce magistrat exerçait l’autorité provinciale complète en l’absence ou en cas d’empêchement du gouverneur en titre. De telles délégations de pouvoir sont extrêmement peu attestées dans la province d’Hispanie Citérieure, ce qui confère à cette découverte une valeur documentaire majeure.
Le rôle du sort dans la cité romaine
La présence du mot SORTES gravé sur le vase confirme sans ambiguïté son usage rituel et administratif. Dans la Rome antique, le tirage au sort constituait un mécanisme institutionnel essentiel : il servait à attribuer des charges publiques, des missions officielles, voire certaines fonctions religieuses ou cérémonielles. Bien que l’inscription évoque le tirage de tablettes, son état fragmentaire empêche de déterminer avec certitude le contexte précis de son utilisation — qu’il s’agisse de nominations administratives, de consultations civiques ou de pratiques cultuelles.
Un environnement symbolique chargé de sens
Le lieu même de la découverte renforce encore la dimension symbolique de l’objet. Le bâtiment détruit se situait à proximité immédiate de l’ancien sanctuaire d’Isis, divinité orientale largement vénérée dans le monde romain. Des fouilles antérieures dans ce secteur avaient déjà livré une corne d’abondance monumentale, attribut traditionnel de Fortuna, déesse du destin, de la chance et de la prospérité. Cette convergence spatiale entre objets, divinités et pratiques liées au hasard suggère un paysage rituel et politique profondément structuré autour de la notion de fortune.
Pouvoir, économie et réseaux familiaux
L’inscription ne se limite pas à un simple nom : elle ouvre une fenêtre sur les réseaux économiques et politiques de l’époque. Le patronyme Lucretius est également attesté sur des lingots de plomb provenant du district minier de Carthagène–Mazarrón, associés à un certain « S. Lucretius, fils de Spurius ». Cette correspondance suggère l’existence d’une famille solidement implantée dans l’exploitation minière du sud-est de la péninsule Ibérique, secteur stratégique et extrêmement lucratif pour l’économie romaine. Il n’était pas rare que l’attribution des provinces par tirage au sort favorise des magistrats disposant déjà d’intérêts économiques locaux, garantissant ainsi une administration efficace — et profitable.
Un gouverneur avant Auguste
Les chercheurs estiment que Spurius Lucretius Tricipitinus fut probablement un sénateur ayant exercé son autorité provinciale entre 47 et 27 av. J.-C., à une époque charnière précédant les grandes réformes administratives d’Auguste. Loin d’être une figure secondaire, il apparaît désormais comme un acteur engagé de la vie civique de Carthago Nova, susceptible d’avoir contribué au financement d’infrastructures ou de projets publics, selon une pratique courante parmi les élites romaines.
Quand le hasard révèle l’histoire
Cette sitella, sauvée des flammes et du temps, offre un témoignage exceptionnel sur l’entrelacement du pouvoir, du hasard et des intérêts économiques dans l’une des régions les plus prospères de la Méditerranée romaine. À travers un simple récipient de métal, c’est toute une conception antique de la gouvernance qui refait surface, rappelant que, dans la Rome antique, le destin n’était jamais laissé au seul caprice des dieux, mais soigneusement encadré par les institutions humaines.
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