Une cité oubliée sur les hauteurs : la plus vaste communauté préhistorique jamais identifiée en Irlande
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| Crédits : Archéo Actus. |
Au cœur des reliefs ondulants du comté de Wicklow, dans l’est de l’Irlande, les archéologues viennent de mettre au jour les traces d’un établissement préhistorique d’une ampleur jusqu’alors insoupçonnée. Ce site fortifié, connu sous le nom de Brusselstown Ring, bouleverse profondément notre compréhension des formes d’habitat et d’organisation sociale durant la fin de l’âge du Bronze et les débuts de l’âge du Fer dans les îles britanniques.
Grâce à des méthodes de prospection innovantes, combinant relevés aériens, photogrammétrie de haute précision et fouilles ciblées, les chercheurs ont identifié les vestiges de plus de six cents structures domestiques potentielles. Une telle concentration d’habitations fait de Brusselstown Ring le plus vaste établissement groupé — ou « nucléé » — jamais documenté pour la préhistoire de l’Irlande et de la Grande-Bretagne.
Un complexe monumental inscrit dans la longue durée
Brusselstown Ring s’inscrit dans un ensemble plus large de fortifications de hauteur, connu sous le nom de complexe fortifié de Baltinglass. Cette région se distingue par une occupation humaine continue sur plusieurs millénaires, depuis le Néolithique ancien jusqu’à la fin de l’âge du Bronze. Les collines y portent les marques d’une monumentalisation progressive du paysage, traduisant une relation intime entre les communautés humaines et leur environnement.
Le site se caractérise par deux vastes remparts concentriques, espacés l’un de l’autre, délimitant une zone d’habitat exceptionnellement étendue. Fait remarquable, l’enceinte extérieure englobe non seulement le fort principal de Brusselstown, mais aussi un enclos néolithique voisin, suggérant une volonté délibérée d’intégrer des espaces symboliques plus anciens dans une nouvelle organisation territoriale. Ce type de configuration, couvrant plusieurs sommets, demeure extrêmement rare dans l’archéologie protohistorique de l’Europe du Nord-Ouest.
Une densité d’habitat sans précédent
Les relevés aériens ont permis de cartographier avec précision plus de 600 plateformes circulaires, interprétées comme les empreintes de maisons rondes. Parmi elles, près d’une centaine se situent à l’intérieur de l’enceinte centrale, tandis que la majorité se déploie dans l’espace intermédiaire entre les deux remparts. Cette distribution révèle un schéma d’occupation dense et structuré, évoquant une véritable agglomération pré-urbaine.
Une telle organisation tranche radicalement avec le modèle traditionnel des habitats irlandais préhistoriques, généralement composés de quelques maisons isolées ou de petits groupes familiaux. Ici, c’est toute une communauté élargie — peut-être plusieurs centaines, voire milliers d’individus — qui semble avoir partagé un même espace fortifié, organisé et durablement occupé.
Chronologie et modes de vie
Les datations par radiocarbone situent l’occupation principale du site entre environ 1200 et 400 avant notre ère, couvrant la fin de l’âge du Bronze et le début de l’âge du Fer. Des tranchées de fouilles ont été stratégiquement ouvertes sur des plateformes de tailles variées afin d’évaluer d’éventuelles différences sociales ou fonctionnelles entre les habitations.
Les résultats sont particulièrement révélateurs : toutes les maisons, quelles que soient leurs dimensions, semblent avoir été occupées simultanément, et les assemblages de mobilier archéologique ne montrent aucune variation significative en termes de richesse ou de statut. Cette homogénéité suggère une société relativement égalitaire, sans hiérarchie matérielle marquée, où les différences architecturales ne reflétaient pas nécessairement des inégalités sociales.
L’hypothèse d’une gestion collective de l’eau
Parmi les découvertes les plus intrigantes figure une structure atypique, délimitée par de grandes pierres et alimentée par un cours d’eau descendant d’un affleurement rocheux voisin. Sa morphologie ne correspond pas aux habitations circulaires identifiées ailleurs sur le site. Les chercheurs avancent l’hypothèse qu’il pourrait s’agir d’une citerne destinée à la collecte et au stockage de l’eau.
Si cette interprétation est confirmée, il s’agirait du premier exemple connu de citerne intégrée à un fort de hauteur en Irlande, témoignant d’une gestion collective et planifiée des ressources hydriques. Une telle infrastructure aurait été essentielle pour soutenir une population nombreuse installée sur un sommet, loin des sources naturelles permanentes.
Déclin et abandon : une histoire partagée
L’abandon progressif de Brusselstown Ring semble s’inscrire dans un phénomène plus large touchant les sites fortifiés de hauteur en Irlande au cours de l’âge du Fer, vers le IIIᵉ siècle avant notre ère. Fait notable, ce déclin ne paraît pas directement lié aux changements climatiques, pourtant marqués par une tendance à des conditions plus froides et plus humides dès la transition Bronze–Fer.
Ce retrait progressif interroge sur les transformations sociales, économiques ou politiques qui ont pu redéfinir les modes d’occupation du territoire à cette époque, laissant derrière eux ces paysages monumentaux aujourd’hui silencieux.
Un nouveau regard sur la proto-urbanisation européenne
Brusselstown Ring ouvre une fenêtre inédite sur des formes précoces de concentration humaine en Europe du Nord. Il suggère que des dynamiques proto-urbaines, longtemps associées à des périodes plus tardives ou à d’autres régions du continent, pourraient avoir émergé plusieurs siècles plus tôt dans les marges atlantiques.
Ce site, par son ampleur, sa complexité et son état de conservation, constitue désormais une référence majeure pour l’étude des sociétés préhistoriques et invite à repenser en profondeur l’histoire des premiers grands regroupements humains.
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