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| Crédits : Archéo Actus. |
Au début du XXIᵉ siècle, dans les paysages poussiéreux du centre de l’Irak, deux objets d’apparence modeste ont refait surface : deux cylindres d’argile couverts de signes cunéiformes, façonnés il y a plus de vingt-six siècles. Remis aux autorités patrimoniales irakiennes par des habitants de la région, ces artefacts se sont révélés être des témoins d’une importance historique majeure. Leur étude attentive a permis de faire émerger une voix ancienne, celle du roi néo-babylonien Nabuchodonosor II, relatant une entreprise architecturale et religieuse jusqu’alors connue seulement de manière indirecte.
Ces cylindres constituent désormais la plus ancienne attestation textuelle directe de la restauration du ziggurat de Kish, un monument sacré dédié aux divinités Zababa et Ishtar. Ils offrent un éclairage inédit sur la politique religieuse, idéologique et constructive de l’un des souverains les plus puissants de la Mésopotamie antique.
Les cylindres de fondation : écriture, pouvoir et sacralité
Dans le monde mésopotamien, les cylindres de fondation ne sont pas de simples objets administratifs. Ils incarnent un lien étroit entre le roi, les dieux et l’architecture sacrée. Enfouis lors de travaux de construction ou de restauration, ils avaient pour vocation de transmettre aux générations futures la mémoire d’un acte pieux et royal.
Les deux cylindres retrouvés à Tell al-Uhaimir, site correspondant à l’antique Kish, s’inscrivent pleinement dans cette tradition. Leur forme, leur matériau et leur style d’écriture sont caractéristiques de la période néo-babylonienne. Le texte, presque identique sur les deux exemplaires, suit une structure codifiée : présentation du roi, justification divine de son action, description de l’état du monument, récit de la restauration et prière finale adressée aux divinités protectrices.
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| Scan 3D du cylindre Kz-2 (IM.227488). Crédit : Jawad et Al-Ammari, 2025. |
Kish : une cité antique au cœur des cultes mésopotamiens
Kish fut l’une des grandes cités de la Mésopotamie ancienne, jouant un rôle religieux et politique majeur dès le IIIᵉ millénaire avant notre ère. Son ziggurat, édifice monumental en terrasses superposées, était consacré au dieu Zababa, divinité guerrière, et à son épouse Ishtar, figure complexe associant amour, fécondité et violence guerrière.
Dans la pensée religieuse mésopotamienne, le temple n’était pas un simple lieu de culte, mais la demeure terrestre de la divinité. L’entretien du sanctuaire relevait donc d’un devoir sacré du roi, garant de l’ordre cosmique et intermédiaire entre les dieux et les hommes.
Un monument fragilisé par le temps et les éléments
Le texte gravé sur les cylindres d’argile évoque avec précision l’état de dégradation avancée du ziggurat avant l’intervention royale. Les murs, affaiblis par le passage des siècles, se seraient déformés, fissurés, et partiellement effondrés sous l’effet des intempéries. Les pluies, rares mais destructrices, auraient emporté des portions entières de la maçonnerie de briques crues.
Cette description correspond étroitement aux données issues des fouilles archéologiques menées au XXᵉ siècle, lesquelles avaient mis en évidence plusieurs phases de construction et de restauration du monument. Jusqu’à présent, cependant, la participation directe de Nabuchodonosor II à ces travaux reposait uniquement sur des briques estampillées à son nom, sans texte explicatif détaillé.
La parole du roi : entre humilité rituelle et exaltation du pouvoir
Dans les cylindres, Nabuchodonosor II se présente avant tout comme un roi choisi par les grandes divinités de Babylone, Marduk et Nabû, pour prendre soin des temples et restaurer leur splendeur. Il ne revendique pas la création originelle du ziggurat, reconnaissant qu’il fut bâti et réparé par des souverains antérieurs, dont il tait volontairement les noms.
Ce silence n’est sans doute pas fortuit. Dans la rhétorique royale mésopotamienne, l’accent est mis sur l’acte présent, sur la relation directe entre le roi régnant et les dieux. En restaurant le ziggurat, Nabuchodonosor ne se contente pas de réparer des murs : il rétablit un ordre sacré menacé par le temps.
Il affirme avoir rendu au monument une beauté éclatante, comparable à la lumière du jour, afin d’honorer Zababa et Ishtar. Cette métaphore lumineuse traduit l’idée d’un édifice redevenu digne du regard divin.
Une prière gravée dans l’argile
Le texte se conclut par une invocation solennelle. Le roi implore les divinités de reconnaître son œuvre, de lui accorder une longue vie, une vieillesse honorable et la victoire sur ses ennemis. La restauration du temple devient ainsi un acte politique autant que religieux : en honorant les dieux, le souverain légitime sa domination et sollicite leur soutien militaire.
Cette dimension performative du texte est essentielle. Le cylindre n’est pas seulement un document historique ; il est un objet rituel, destiné à agir symboliquement sur le monde, même enfoui dans les fondations du monument.
Un apport décisif pour l’histoire de la Mésopotamie
L’importance de ces deux cylindres dépasse largement le cadre local de Kish. Ils enrichissent notre compréhension du règne de Nabuchodonosor II, souvent réduit à ses conquêtes militaires ou à ses grands projets urbains à Babylone. Ils montrent un roi attentif aux sanctuaires régionaux, soucieux de restaurer des centres cultuels anciens et de s’inscrire dans une continuité dynastique et religieuse.
Pour les historiens et les archéologues, ces inscriptions constituent une preuve textuelle directe reliant un souverain précis à une phase déterminée de restauration monumentale. Elles illustrent aussi la complémentarité entre données matérielles et sources écrites dans la reconstruction du passé.
L’argile comme gardienne de la mémoire
Après plus de deux millénaires d’ensevelissement, ces cylindres d’argile ont traversé le temps pour transmettre un message soigneusement formulé. Fragiles en apparence, ils se révèlent d’une résistance symbolique remarquable, rappelant que l’écriture, même gravée dans la matière la plus humble, peut défier l’oubli.
Ils nous invitent à contempler la Mésopotamie non seulement comme le berceau des villes et de l’écriture, mais aussi comme une civilisation profondément consciente du temps, de la mémoire et du dialogue entre les hommes et le divin.
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